L’éternelle chanson de Valentine

Rose Gj

Huit heures quarante.

Elle avale sa énième tasse de café. Penchée sur une des piles de dossiers qui encombrent son bureau, Justine Mémaurize est bien décidée à vivre une journée comme les autres : à cent à l’heure dans les côtes et à toute vitesse dans les descentes ! Elle est comme ça. Il faut que tout aille vite, très vite. Alors que pour certains la matinée est à peine commencée, Justine est debout depuis cinq heure trente. Comme d’habitude elle s’est réveillée en sursaut, tirée brusquement d’un rêve. Ou d’un cauchemar plutôt. Toujours le même.

Elle est éperdument amoureuse mais elle ne voit pas de qui il s’agit. Elle se sent merveilleusement bien. Sa vie a de belles couleurs tendres et d’agréables saveurs. Les paysages alentours évoquent la splendeur de l’Écosse tandis que des odeurs de roses,d’herbe fraîchement coupée ou de café brûlant ravissent ses sens. Caressant tendrement du bout d’une plume ce qui semble être une peau grège presque parcheminée, ses yeux suivent ses doigts qui glissent lentement sur un flan arrondi. Elle peut alors voir ce qui semble être un tatouage. En approchant plus près, elle déchiffre des mots d’amour d’un autre temps inscrits à l’encre noire « Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain », l’éternelle chanson de Rosemonde Gérard. Soudain, c’est le trou noir. Un fracas, une sirène hurlante,des images floues, une lumière vive, une douleur lancinante et à nouveau le noir. C’est toujours là qu’elle se réveille, perdue.

Dix heures. La cafetière est vide et c’est insupportable. Fébrilement elle ouvre le petit frigo de la salle de repos et saisit le paquet de poudre foncée et odorante pour en remplir un filtre brun, qu’elle dépose dans la machine. Le réservoir d’eau est déjà plein quand elle appuie nerveusement sur le bouton. Seul le bruit du café qui s’écoule dans le pot de verre bordé de métal parvient à l’apaiser en attendant de pouvoir en engloutir une dernière tasse avant dé partir. Se ruant sur son bureau, elle enfourne rapidement quelques dossiers dans son attaché-case, vérifie que sa petite trousse de cuir y est bien à sa place à côté de son carnet de notes et file en courant jusqu’à l’ascenseur qui la mène au parking où elle démarre en trombe sa petite voiture rouge. Il lui faut aller vite pour oublier que dans sa vie, à part son travail, il n’y a rien d’autre. Mais ce qu’elle veut surtout oublier c’est qu’elle ne se souvient pas d’avoir aimé un jour.

Onze heures vingt. Scrutant les habituels bouchons du haut du quai de Bercy, le regard de Justine fixe le pont de Tolbiac bien chargé lui aussi. Déjà en retard à son rendez-vous, elle espère seulement qu’elle n’aura pas à suivre une déviation ridicule, comme il y en a souvent par ici. Elle doit rencontrer son contact à la Très Grande Bibliothèque et comme trouver une place pour se garer dans le quartier relève du miracle, elle espère bien ne pas rencontrer d’embûche sur le parcours qu’il lui reste à faire.

Alors que la circulation semble empirer à mesure que la file de voiture avance vers le pont,elle décide rapidement de bifurquer sur le quai du port. Pied au plancher, faisant rugir son moteur, elle oublie de regarder dans son rétro en changeant de file à toute allure. Mais à cet endroit la chaussée est glissante et la voiture de Justine fait une embardée.

Au volant de son camion, se penchant vers l’allume-cigare rougeoyant, il ne vit pas la petite voiture rouge qui arriva sur lui comme une fusée en perdition. Le choc fut imparable. Le vieux Volvo se trémoussa bruyamment sous l’impact. Le chauffeur, un peu sonné, descendit de la cabine et ce qu’il vit le tétanisa quelques secondes. Une petite voiture rouge était encastrée entre les essieux, le toit presque arraché et le moteur fumant dangereusement. Protéger et prévenir !

Il se rua sur l’extincteur logé derrière le tracteur du camion et éteignit ce qu’il vit de flammes, produisant une épaisse fumée blanche. Au début, il ne distingua rien. Puis, à mesure que le brouillard dense se dissipait, il vit ce qu’il restait du conducteur : la masse inerte d’un corps désarticulé et ensanglantée. Il ne se risqua pas à l’approcher de trop près.Les morts, ce n’est pas très beau à regarder, surtout avant le casse-croûte de midi. Pas question d’avoir l’appétit coupé ! Sortant rapidement son téléphone il composa le quinze pour appeler le SAMU. A partir de ce moment le temps lui parut interminable.

Quand les secours arrivèrent, ça faisait bien huit minutes que l’accident s’était produit. Pour lui, c’était clair, le chauffeur, une jeune femme aux dires des pompiers, était bien amoché. Pas sûr qu’il en réchappe.

Justine est dans une sorte de grosse boîte toute noire

et se sent à l’étroit. Elle a mal, vraiment très mal, ne sachant pas à quel endroit du corps elle ressent le plus la douleur. Tout son corps n’est qu’une écorchure vive, une plaie béante. Autour d’elle, des bruits s’imposent : des klaxons, une sirène du SMUR, de la tôle qu’on froisse avec force ; il y a aussi des couleurs vives dans des images floues. Une odeur forte et carbonisée l’assaille de toute part, lui piquant le nez et la gorge et, dans sa bouche, suinte un liquide épais légèrement collant dont le goût évoque le métal.

Quand les pompiers l’extirpent de la voiture elle replonge dans le noir pour ouvrir à nouveau les yeux au moment où on la hisse dans un fourgon rouge. Avant que sa mémoire ne s’efface, elle aperçoit au loin les quatre tours en forme de livres ouverts de la grande Bibliothèque Nationale de France.

*

Cinq mois se sont écoulés depuis l’accident mais Justine ne sait toujours ni où ni qui elle est. Dans sa tête c’était un imbroglio qui sème le doute à chaque instant. Elle n’est jamais certaine de savoir si ce qu’elle voit est vrai et passe ses journées à se débattre dans une incompréhension grandissante des soignants.

Chaque minute est un calvaire dans lequel elle doit reconstruire mentalement l’environnement dans lequel elle évolue. Ce ma..n, c’est le magazine posé sur sa table de chevet qui tente de disparaître. Les couleurs de la première de couverture se confondent,tournoient sur elles-mêmes et s’effacent, remplacées par un fond blanc inconsistant. Alors elle se concentre à l’extrême pour tenter de trouver des mots qui les décrivent. Mais rien ne vient et ses efforts colossaux lui provoquent des douleurs qui lui transpercent le cerveau départ en part, tandis que ses yeux et ses oreilles se crispent sous la violence d’un son strident qui lui vrille les tympans.

Tout ce qu’elle fait est pareil à l’escalade d’un Everest dont la cime s’éloigne à chaque nouvelle prise. Dans cet univers inconnu et froid, elle ne reconnaît aucun visage ni la voix de ses proches. Ses journées sont de vastes moments d’inconscience totale ou relative au milieu desquels se logent, le plus souvent, des attaques d’une angoisse aiguë que les médicaments ne parviennent pas à atténuer. Pourtant curieusement, depuis quelques jours,son sommeil est moins agité. L’art-thérapie engagée semble donner ses premiers résultats et les derniers électroencéphalogrammes de Jus..ne sont encourageants.

À chaque séance, dans une sorte de rituel minutieux, la psychologue

installait tout le matériel nécessaire en salle huit, une salle aux couleurs chaleureuses. Quand Justine arrivait, à chaque fois désorientée, elle s’asseyait machinalement, les yeux éteints, dans un mutisme total. Ensuite la psychologue disposait devant sa patiente des feuilles de toutes les couleurs et de tous les formats. Elle notait que Justine choisissait toujours un papier grège qui ressemblait presque à du parchemin. Saisissant un des crayons, celui qui avait une plume dessinée sur son corps de bois, Justine traçait d’abord des traits dans l’espace. Les mouvements de ses bras étaient amples et saccadés semblant chercher des repères ou un cadre qu’ils ne trouvaient pas. Sa bouche balbutiant des mots incompréhensibles accompagnait alors chacun de ses gestes. Puis, les bras toujours virevoltants, Justine rapprochait enfin le crayon de la feuille. Pour qu’elle puisse dessiner plus facilement, la psychologue devait attacher le papier à la table avec deux grosses pinces métalliques noires et, en professionnelle qu’elle était, elle observait le jeu des mains et des doigts de Justine. Au début rien n’avait de sens. Il y avait juste un ensemble de formes.

Pourtant aujourd’hui les traits s’organisent plus nettement, jusqu’à tracer de hauts rectangles dans une perspective remarquable. Quatre formes parfaites émergent de la feuille et quatre autres se placent perpendiculairement à leurs côtés, formant comme de grands livres ouverts. Puis les bras de Justine se remettent à virevolter dans les airs, annonçant la fin de la séance.

Après avoir ramené sa patiente dans sa chambre, la psychologue plonge avec circonspection dans l’observa..on du dessin. Celui-ci lui semble familier sans toutefois réussir à en percer le secret. La prochaine séance lui apportera peut-être une clé ouvrant la porte de la mémoire de Justine qui, ce soir-là, s’endort un sourire aux lèvres.

Mais à trois heures du matin, ses hurlements réveillent les chambrées de l’étage, mettant l’équipe de nuit en ébullition. Apeurée, désorientée et en proie à une terreur qui semble inextinguible, Justine est retrouvée prostrée dans un coin de sa chambre. C’est le médecin de garde, un grand gaillard à l’allure joviale et sécurisante qui l’aide peu à peu à sortir de son état pour la ramener dans son lit. En sortant de la chambre pour aller rassurer en urgence les autres patients, il se dit que pour l’équipe qui suit Justine depuis son arrivée, ce qui vient de se passer est plutôt bon signe : en criant, elle est enfin sortie de son mutisme. Mais dans quel état !

Quand le calme est revenu à l’étage, le grand gaillard en blouse blanche retourne prendre des nouvelles de sa patiente. En frappant à la porte de sa chambre il est surpris de l’entendre dire « Entrez ? » d’une voix douce et claire.


« Bonjour Justine, dit-il calmement.

 – Bonjour répond-elle avec prudence, les yeux baissés sur le grand drap blanc.

 – Je suis le docteur Walter Schrift, le médecin de garde, déclare-t-il d’un ton franc. Je viens prendre de vos nouvelles. Comment vous sentez-vous ?

 – Je ne sais pas trop. J’étais tellement effrayée tout à l’heure, répond-elle tourmentée. Le docteur remarqua qu’elle avait encore les muscles des épaules tendus mais ce qui retenait son attention pour le moment, c’est qu’elle avait ressenti quelque chose, qu’elle s’en souvenait et surtout, qu’elle l’avait exprimé. Et ça, c’était fichtrement une bonne nouvelle !

 – Oui, j’ai bien vu, reprit-il. Vous vous souvenez de quelque chose ? Continua-t-il sur un ton engageant. Elle mit un certain temps avant de répondre, visiblement perdue dans ses pensées, puis elle reprit.

 – J’étais effrayée par ce que je ressentais. Ses propos attisant la curiosité du docteur, il l’encouragea à nouveau à poursuivre. Elle continua d’une voix presque éteinte. C ’était comme si j’étais vide. Comme si je n’avais jamais aimé quoi ou qui que ce soit. Ma vie n’avait aucun sens. J’étais… La voix de Justine se brisa. Elle éclata en larmes et lâcha dans un sanglot les mots qui la terrorisaient : Inutile. J’étais inutile. C ’était atrocement douloureux. J’avais juste envie de mourir tellement j’avais mal. L’affliction déformait maintenant son visage. Plein de compassion, le docteur Schrift reprit.

 – Je comprends fort bien, Justine. Il n’y a rien de pire que ce sen?ment. Nous allons continuer à vous aider. Ça va aller… »
Désireux de l’apaiser au mieux et même s’il craignait une vive réac?on de sa part, il se risqua à lever la main vers elle avec prudence pour lui caresser les cheveux. Mais à sa grande surprise, Justine ne bougea pas et se laissa aller à cette étreinte aussi inattendue que rassurante. Attendri, le gentil docteur décida alors de veiller sur elle le temps qu’elle se rendorme.

Le lendemain, la jeune psychologue passa voir le docteur Schrift qui finissait sa garde. Il lui fit un rapport circonstancié des événements de la nuit, lui donnant ainsi un nouvel espoir pour la séance qui devait se dérouler dans quelques minutes. Elle n’eut d’ailleurs pas besoin d’aller chercher sa patiente ; à son arrivée Justine attendait déjà devant la porte. Alors la séance commença. Jus?ne choisit à nouveau une feuille de couleur gris-beige, d’aspect vieilli et prit le crayon avec la plume sur le côté. Comme d’habitude ses bras virevoltèrent tandis qu’elle fermait les yeux et sa bouche marmonna quelques mots silencieux et incompréhensibles. Mais en tendant l’oreille la psychologue reconnut les paroles d’une chanson de Nour que Justine chantait tout bas :

“Moi je t’aime, pour la première fois.
Moi je t’aime, je ne veux que toi.
Premier amour…”

« Ça doit être agréable d’aimer quelque chose, ou quelqu’un, dit soudainement Justine avec un tremolo dans la voix.

 – Oui, c’est très agréable, répondit la psychologue prudente, encore sous le coup de la surprise d’entendre la voix de Justine. Tu devrais peut-être essayer ?

 – Je crois que je ne sais pas comment aimer. Vous pourriez m’aider ? Sa voix était empreinte d’une si grande détresse que la psychologue en fut troublée.

 – Je ne sais pas, réussit-elle à articuler. Suivant alors son intuition, elle lança : tu te souviens de ton dessin d’hier ?

 – Oui, répondit Justine sans hésitation. Pourquoi ?

 – Peut-être que tu peux le continuer ?

 – Je croyais que je l’avais terminé… Faites voir ? demanda Justine avec élan. »

La psychologue remit alors le dessin dans les mains de Justine qui le posa doucement sur la table. Elle le regarda longuement, avec une attention, une concentration et une méticulosité rares. De son index gauche elle suivit lentement le contour de chacun des rectangles tandis que sa main droite, refermée sur le crayon, battait une mesure imaginaire dans l’espace. Puis elle revint sur le premier dessin figurant un livre ouvert et inscrivit à côté : « la Tour du Temps, parce que ce qui se fait avec le temps, le temps le respecte mais ce qui se fait sans le temps, le temps l’oublie ». À Côté du second elle inscrivit encore « la Tour des Lois, parce que c’est dans le respect des lois que la création trouve la voie de sa liberté ». À côté du troisième elle nota « la Tour des nombres, parce que le nombre est sacré et qu’il est le mystère de la création ». Enfin, à côté du dernier elle écrivit « la Tour des lettres parce qu’au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu ». Puis elle rédigea quelques mots tout en haut de la feuille et s’arrêta quand le crayon buta contre la seconde pince. Alors Justine le reposa lentement sur la table, plia le dessin et le porta contre son cœur. Elle avait sur le visage une expression étrange, empreinte de douceur et de sérénité comme jamais la psychologue ne lui en avait vu.

Dans la pièce il régnait une atmosphère exceptionnelle, sans doute parce qu’un petit miracle venait d’avoir lieu. On aurait dit qu’un ange passait par là, d’autant qu’au travers des vitres, le ciel était diaphane, laissant descendre des raies de lumière jusque dans le jardin de l’hôtel-Dieu qui prit des allures d’abbaye le temps d’un court instant.

*


Valentine Radcliffe ouvre doucement ses yeux bordés des légers sillons qui annoncent l’automne d’une vie. Les rideaux beiges de sa chambre filtrent les doux rayons d’un soleil matinal. Elle étend les bras, s’étire lentement et se retourne pour plonger la tête dans son oreiller. En refermant les yeux elle tente de deviner ce qui se passe en bas, mais aucun bruit ne lui parvient pour le moment. Le silence cotonneux de ce dimanche de mai lui offre un réveil comme elle les aime tant. Dans la chambre règne une atmosphère baignée de quiétude et d’amour. En repensant aux évènements de ces derniers jours, son cœur chavire un peu. Un large sourire envahit son visage quand elle voit, trônant sur sa table de chevet, le magnifique livre de verre gravé à l’or fin reçu à Édimbourg ce jeudi. Sentant monter un flot de joie intense elle ne résiste pas à battre l’air et son oreiller avec ses poings fermés en signe de victoire, tout en tapant du plat de ses tibias sur le lit moelleux. La couette piquée de pois bruns malmenés, émet un bruissement soyeux absolument ravissant.

Tendant à nouveau l’oreille,

elle perçoit alors le craquement d’une marche, signe que quelqu’un monte les escaliers. Au fur et à mesure que le bruit se rapproche, ses narines averties captent l’odeur d’un café torréfié à souhait. La porte de la chambre laisse alors entrer toute la magie du petit déjeuner au lit qui s’y invite avec tendresse, porté par un hôte de qualité, Carlin Radcliffe, le grand amour de Valentine. Carlin, un Écossais de belle stature, grand architecte à la ville, est, en privé, le chef d’orchestre de son grand bonheur à elle !
« Bonjour mon amour la salue-t-il de sa voix moelleuse tandis que son grand regard chaud, l’enveloppe tout entière. Le cœur de Valentine fait immédiatement un bond dans sa poitrine. Cette manière qu’il a de lui parler au réveil lui donne des ailes et teinte sa journée d’une couleur à nulle autre pareil. Il n’y a que lui pour la mettre dans cet état à peine les yeux ouverts.

 – Bonjour chéri, répond-elle en ronronnant presque. Oh ! tu as même fait des brioches rôties ! Qu’est-ce que je suis gâtée ! S’exclame-t-elle avec gourmandise. On ne se réveille pas à côté d’une célébrité sans l’honorer à sa juste valeur, très chère madame Radcliffe !

 – Arrête, tu vas me faire rougir. Au fait, il faut que je te raconte un truc de dingue.

 – Quoi donc ?

 – Cette nuit j’ai fait un rêve vraiment étrange ! J’étais une citadine hyper speed qui a un grave accident, perd la mémoire, se traîne une sensation d’inutilité parce qu’elle n’a jamais aimé qui ou quoi que ce soit. Un jour, en art-thérapie, elle dessine au hasard les tours de la grande bibliothèque François Mitterrand à Paris et écrit une énigme qui lui fait retrouver la mémoire !

 – Bizarre ton rêve ! Et tu vas en faire quoi ?

 – Attend ! Le pire, c’est que ce qui lui arrive, elle l’avait rêvé !

 – Vraiment dingue ton histoire. Et tu es sûre que tu ne vas rien en faire ? Je suis pourtant certain que tu saurais en faire quelque chose d’utile.

 – Non. Enfin, je ne sais pas… Soudain elle se lève brusquement, faisant vaciller le joli plateau bleu roi et avec lui, le bol de café et les tartines de brioche. Avant de disparaître de la chambre comme par enchantement, elle a une étrange lueur dans les yeux quand elle murmure

 – Peut-être… »

Elle avait dit ces derniers mots sur un ton mystérieux.

Carlin connaissait bien les extravagances de sa tendre épouse et s’en amusait le plus souvent, mais là, quelque chose le mettait étrangement en alerte, comme si elle lui cachait quelque chose.

Arrivée au rez-de-chaussée, Justine poussa la porte d’une grande pièce blanche dont les fenêtres donnaient sur un vaste jardin surplombant la mer des Hébrides dans lequel elle avait planté, il y a fort longtemps, une vaste roseraie. Avant de s’installer à sa table de travail, elle alluma une bougie vert tendre à l’odeur de foin fraîchement coupé, son rituel. Elle en profita pour prendre une inspiration lente et profonde. Non, elle n’avait pas tout dit à Carlin. En s’asseyant, ses yeux se posèrent sur le bureau où s’entassaient quelques piles de dossiers, une petite trousse de cuir dans laquelle s’entassaient plusieurs stylos en métal et un carnet de notes.

Sous le bureau, il y avait un tiroir dans lequel reposait une pochette de peau tannée achetée à un artisan de Waternish, sur l’île de Skye. Elle l’ouvrit prestement et en retira l’étui qu’elle posa précieusement devant elle. Il était refermé par une grande boucle en laiton en forme de huit couché, symbole de l’infini, dans lequel s’enserrait un long rabat de cuir brun qu’elle repoussa prestement. Des effluves d’iris et de civette lui chatouillèrent délicatement les narines. Plongeant les doigts entre les deux pans de peau, Valentine en sortit une feuille de papier gris-beige repliée et parcheminée par le temps qu’elle mit délicatement dans le creux de ses mains, les refermant contre son cœur. Son visage rayonnait une paix mariale. Elle n’avait pas besoin de l’ouvrir. Elle savait ce que cette feuille contenait.

Respectant les lois d’une perspective parfaite, quatre hautes tours en forme de L se faisaient face. Sur le flan de chacune, il y avait une énigme subtile et, tout en haut de la feuille, entre deux marques de pincement, il y avait quelques mots écrits à la plume avec de l’encre noire « À mon premier amour, toi, le verbe Écrire, car vois-tu chaque jour je t’ose davantage, aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain, qu’importeront alors les rides de mon visage si les mêmes rosiers parfument mon chemin ».

Texte original de Véronique Renaudeau


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